TRISTESSE DE LA TERRE d’Eric VUILLARD – critique

4ème de couverture

« Le spectacle est l’origine du monde. » Créé en 1883, le Wild West Show de Buffalo Bill proposait d’assister en direct aux derniers instants de la conquête de l’Ouest : au milieu de cavaliers, de fusillades et d’attaques de diligences, des indiens rescapés des massacres y jouaient le récit de leurs propres malheurs. L’illusion était parfaite. Par la force de la répétition et le charme de la féerie, le Wild West Show imposa au monde sa version falsifiée de l’Histoire américaine. D’une écriture acérée et inventive, Eric Vuillard ressuscite les personnages de ce drame et livre une autre version de la fable, dans les replis de sa naissance. Avec les armes de la littérature, Tristesse de la terre noue ensemble les fils de deux histoires, celle des derniers massacres d’Indiens et celle de leur mise en scène par le grand spectacle, en une évocation saisissante.

***

« Le reality show n’est donc pas, comme on le prétend, l’ultime avatar, cruel et possessif du divertissement de masse. Il en est l’origine ; il propulse les derniers acteurs du drame dans une amnésie sans retour. »

Découverte de la plume implacable et totalement emballante d’Eric Vuillard : enfin me crieront ses inconditionel(le)s. Oui, enfin. Un nom à rajouter à ma liste 2022 des auteurs à suivre, à rattraper.

En à peine plus de 150 pages, Eric Vuillard se penche sur la vie de Buffalo Bill, sur le massacre des Indiens d’Amérique, sur la construction d’une Nation… mais surtout sur la manière dont l’Histoire, avec un grand H, est devenue le sujet d’histoires. Celles de courageux cow-boys qui combattent des Indiens qui crient « Wouh wouh wouh », celles de ceux qui les ont racontées et mises en scène dans une représentation à grand spectacle, le Wild West Show, ces histoires qui ont traversé les âges, les décennies et les océans pour devenir les repères de plein de gosses qui y verront l’évocation de l’Ouest véritable. 

L’écriture au scalpel de Vuillard vient remettre ce Wild West Show à sa place : celui du mensonge, tout simplement. On ressort sidéré de cette lecture qui montre à quel point le grand spectacle a remplacé, littéralement, la vérité. Et que cette mise à genou de l’Histoire devant l’autel de l’entertainment s’est faite avec un cynisme des plus humiliants en faisant revivre les massacres indiens par des survivants eux-mêmes, mixant, effaçant au bout du compte leur propre identité amérindienne au profit… du profit. Des autres bien sûr. 

Vertigineux et ample tout en restant d’une concision remarquable, Eric Vuillard met au sol le mythe de la construction de l’Amérique avec un sens de la narration imparable, pointant ici et là sa plume vers des personnages, certains secondaires, à même d’offrir un éclairage plus juste sur une de pages les plus sanglantes et sombres de l’Histoire. C’est d’une intelligence et d’une tristesse folles. 

Heureusement, un petit flocon de neige, insaisissable, viendra teinter le final d’une poésie surprenante, celle d’une pureté reprenant le pas sur le travestissement.

Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody d’Eric Vuillard. Éditions Actes Sud. Paru le 17 août 2016.

Crédits photo et 4ème de couverture : éditions Actes Sud.

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